Ce que j’ai vécu le jeudi soir pendant trois mois Servir l’autre :
Dans le cadre de mon contrat, et après mûre réflexion, je me suis tourné vers ce fabuleux projet humain qu’est celui d’aller à la rencontre de personnes en difficulté avec le soutien du Secours Catholique. Effectivement, pour moi, le désir de rencontrer ces personnes ne date pas d’aujourd’hui. Pour tous ceux qui vont à la messe au moins une fois de temps en temps, vous n’aurez pas pu passer à côté de ce message du Christ qui nous invite à aller vers les plus pauvres d’entre nous. Pour ma part, c’est lors de ma préparation à la confirmation que j’ai ressenti cet appel au plus fort. « Dieu est dans les plus pauvres et les plus démunis, alors si vous le cherchez, allez les rencontrer » dixit, l’évêque qui m’a confirmé, à quelque chose près.
Voilà en quelques mots les raisons qui m’ont poussées à la réalisation de ce contrat. Je voudrais, à travers ces quelques pages vous faire partager mes découvertes et expériences.
Préparation :
Le projet s’est construit avec l’aide de Sandra, que je tiens à remercier tout particulièrement pour son investissement. Après avoir choisi l’association qui me convenait, nous avons pris contact pour avoir tous les renseignements techniques et trouver une date pour faire une première expérience sur le terrain. Le jeudi s’est avéré être le jour de prédilection pour participer à l’action « café rue », suffisamment explicite pour que je n’aie pas à l’expliquer.
Première rencontre, premier regard.
Après avoir rejoint Sandra, nous sommes partis gare du Nord où se tient la table de distribution de café.
Nous sommes donc arrivés, non sans peine, au lieu de rendez-vous fixé par le Secours Catholique, où s’établit, chaque jeudi soir le bistro du trottoir pour les gens de la rue. On n’y sert que café, thé ou chocolat. On y croise autant de SDF que de bénévoles, c’est d’ailleurs avec l’un d’entre eux que j’ai établi mon premier contact. Il s’agissait de la femme du responsable sur le stand qui nous a accueilli avec beaucoup de sympathie et nous a présenté à l’équipe de bénévoles, en nous expliquant deux, trois règles pour que tout se passe bien. Puis un autre bénévole, plus jeune, s’est avancé vers nous et nous a fait part de ses multiples expériences sur le terrain en nous donnant quelques conseils pratiques, enfin rien de très profond sur le sujet mais assez agréable pour ce qui est de l’accueil.
Après ces brèves « politesses » entre gens très « civilisés » voilà qu’un monsieur assez ventripotent, au visage jovial, décoré d’une grosse barbe et de grosses lunettes, vêtu d’un pantalon de velours et d’une veste, s’approche et me tend la main. Ravi, voilà ma première rencontre. Il semblait être un homme heureux, qui a choisi la rue et qui s’en amuse. Avec beaucoup d’humour, il nous a fait part de deux de ses aventures dans la journée. C’est en quelques phrases que cet homme a démontré qu’il est possible de vivre d’eau fraîche dans cette ville qui va à 200 à l’heure et de se contenter de toutes ces petites discussions de comptoir tout en gardant cette joie de vivre si caractéristique pour cette personne. Ce n’est que plus tard que l’un des bénévoles m’expliqua qu’il s’agissait en fait d’un « philosophe des rues ». Allez comprendre !
Puis nous décidâmes de servir les cafés, histoire de s’intégrer plus facilement. Un autre homme s’approcha alors, un SDF ; sur son visage aussi se lisait une certaine joie de vivre.
Comme pour solliciter une conversation, il me demanda si je savais pourquoi il préférait prendre un chocolat, plutôt qu’un café. Evidemment, je ne pouvais répondre à sa question. Avec beaucoup de simplicité, il m’expliqua qu’avant il était alcoolique et qu’il buvait parfois jusqu’à dix bouteilles par jour, jusqu’à qu’il soit « raide mort », comme il disait. Et qu’après cela, il avait remplacé sa piquette par le café, ce qui l’empêchait de dormir. Voilà donc la raison pour laquelle, aujourd’hui, il avait fortement réduit sa consommation sous les conseils éclairés de son médecin et remplacé le café par le chocolat.
Encore un bel exemple que, finalement, rien n’est impossible, même si cet homme ne dit pas la vérité sur les chiffres. Pendant quelques heures, aux yeux de gens intégrés, il paraît comme quelqu’un qui arrive à s’en sortir. Et peut-être qu’en repartant son cœur sera chargé d’espoir pour trouver la force de vivre et non plus survivre le lendemain.
Voilà ce que fût mon premier soir avec ces gens si pauvres, pour moi qui suis venu sans rien et qui n’avait que si peu de choses à leur apporter, juste un peu de temps et d’attention. Eux m’ont tant donné. La preuve que la joie permet de surmonter toutes les épreuves. C’est peut-être qu’il est plus facile de sourire dans les difficultés que de pleurer...
Presque un mois après et toujours autant de richesses !
Je n’ai pu y retourner que quatre jeudis après mon premier rendez-vous. Je me suis donc engagé sur le chemin de la Gare du Nord un peu anxieux et sans Sandra, car elle devait préparer le camp ski qui était le lendemain.
Vous savez ce qu’on ressent quand on part à une fête et on ne sait ni qui il y aura, ni si ça va bien se passer. L’avantage de ce type de sentiment est qu’on ne risque pas d’être déçu quoi qu’il arrive car on est déjà à s’imaginer le pire.
Après quelques poignées de mains, je m’installe près d’un carton où étaient disposés des livres proposés aux SDF. J’avais repéré parmi les bénévoles deux que je ne connaissais pas dont l’un semblait à l’aise ; il discutait avec les bénévoles et abordait les consommateurs de café avec beaucoup d’aisance. Il devait donc être un bénévole de longue date. Tandis que l’autre, plus jeune, était un peu à l’écart et semblait connaître peu de monde.
C’est alors que le bénévole expérimenté m’a pris avec le nouveau et nous a réellement expliqué la manière à employer pour aborder les gens en nous faisant une démonstration.
1er : s’approcher discrètement et s’incruster dans une conversation (technique très simple mais pas forcement très satisfaisante).
suite : repérer un ou plusieurs SDF seul, s’en approcher avec beaucoup de simplicité, dire « bonsoir » avec courtoisie et là si tout va bien la discussion s’engage, sinon il faut la lancer en évitant certains sujets, comme la politique.
2eme : ne faire qu’écouter et surtout ne jamais prendre position, et le plus possible, retenir ce qui est dit, ce sera plus facile par la suite pour réengager la conversation.
On pourrait ajouter aussi des centaines de conseils pour établir un contact humain, comme le regard, la puissance d’un regard, presque un langage ou plus, une mémoire. J’aurais voulu ajouter des photos pour que vous puissiez voir aussi la force, la puissance de ces regards d’hommes et en même temps la souffrance, la fatigue, l’humiliation et presque la haine qui se sont gravées sous leurs yeux et qui jaillissent de temps en temps, au fil de la conversation, à la manière d’une bête sauvage que l’on veut contenir mais qui s’échappe. Qui peut alors ignorer l’humanité de ses personnes ? Qui peut alors passer dans la rue sans même donner un regard, une simple marque d’attention ? Sinon à quoi servent nos yeux, si ce n’est à être humain ?
C’est d’ailleurs par un regard, celui qui dit : « on est pareil », que j’ai pu entrer en contact avec le nouveau, celui qui était tout seul, comme moi. Je veux en parler, car c’était un type super sympa ; et puis en plus de la sympathie, il respirait autre chose. Peut-être était-ce la nouveauté de l’expérience qui le rendait particulier ou bien c’était ce quelque chose qui l’avait poussé à venir, qui était là, ce soir, avec lui ?
Quelle soirée ! Le contact, les relations humaines, et ce « quelque chose » de cet inconnu, toutes ces découvertes, ces expériences, presque magiques. Ne serait-ce pas le fruit d’un mot : Amour ?
Ali, trois heures et une vie...
Pour mon troisième jeudi, j’ai été captivé trois heures durant.
Je vous présente Ali : démuni, c’est un homme d’une cinquantaine d’années. Lucide ou en tous cas réfléchi peuvent être des adjectifs qui le qualifient. Bavard, certainement, cultivé peut-être, mais renseigné assurément. Aimable, pas toujours, presque misanthrope. Admiratif, pas de la vie ou de la société, mais des Papous et autre « sauvages » sans aucun doute. La vérité n’était peut-être pas présente ce soir là mais qu’importe. Le plus important n’est pas dans les mots mais bien dans l’action, celle de se livrer, de se libérer de ce qui pèse sur le cœur. Et cela était bien là.
Je suis arrivé seul un peu en avance. La camionnette n’était pas encore là, mais Ali oui, il parlait avec un bénévole qui est parti peu de temps après que je sois arrivé. Dès ses premières phrases il donna le ton à la conversation. Effectivement, c’est en me parlant d’une de ses mésaventures en jouant au tiercé, qu’il dériva sur cette passion pour les papous, peuple qu’il qualifie de primitif, mais qu’il admire. Car, pour lui, il s’agit des seuls hommes ayant gardés leur humanité.
Et puis, plus tard, est arrivé Jérémie. C’est le bénévole avec qui j’ai sympathisé, l’inconnu ou le nouveau.
La discussion s’est prolongée avec Ali. Debout dans le froid, il a fait le tour de toutes les imperfections qui régissent notre société. Tout en argumentant ses réflexions par des exemples qui paraissaient vraisemblables. Puis, on s’est amicalement serré la main et il est parti, moi je suis rentré chez moi avec tout le poids que cet homme avait pu me confier.
À ce stade, les deux difficultés que je rencontre le jeudi soir, c’est d’arriver à engager une conversation, probablement liée à ma timidité face à des gens que je ne connais pas. Puis réussir à faire la part des choses de ce qui peut être dit, de ce que j’entends et de ce que je comprends.
Effectivement, on peut toujours penser avoir un grand cœur et s’apitoyer sur le sort des autres bien au chaud devant les infos ou bien avec son bouquin de géo mais tout ça prend du sens et bouleverse le quotidien quand on est face à des gens exclus et qu’on doit regagner son 120 m2 dans le 13ème alors que la moitié des gars avec qui on a parlé dorment dehors. C’est pourquoi il faut relativiser et se rassurer dans son quotidien. Après tout, chacun sa vie ! Mais je sais au fond de moi que je ne vois plus les choses d’un même oeil. En tous cas, je sais que je ne crois pas en la fatalité, je pense que même en l’inextricable il y a une issu.
Rami.
Un autre jeudi (ça y est, je suis à peu près intégré). Les personnes qui sont là-bas régulièrement me reconnaissent et me serrent la main. Me voilà encore en avance. Il est vrai que je prends beaucoup de plaisir à y aller.
Deux SDF sont là, ils attendent le camion, l’un d’eux est Rami ; je ne le connais pas ; je ne sais même pas comment il s’appelle, mais il paraît triste, alors je vais vers lui. Pas besoin d’un alcotest pour constater qu’il est ivre, mais malgré tout, ses larmes et ses cris ne sont pas ceux de l’ivrogne mais de ceux de l’homme désespéré d’avoir tout perdu, d’être trop loin de sa famille et depuis trop longtemps. Alors je me suis assis auprès de lui, et on a parlé ; il a pris un café, et peu a peu il a sorti la souffrance qu’il portait en lui. Il a pu hurler, pleurer les maux de son âme. Puis, au bout d’une heure et demi, il a pu enfin relever la tête et rejoindre ses compagnons.
Je ne sais pas si j’ai su assez bien exprimer l’extrémité de ses sentiments.
Rami était dans un tel état psychologique que l’on pourrait comparer sa crispation a celle de celui qui vomit tellement, qu’il n’a plus rien a vomir mais son corps reste crispé, plié par la douleur. Pour Rami, la seule chose qui sortait était des cris, des pleurs, des plaintes, puis des paroles, des injures ou des menaces. Et, enfin exténué, il se calmait. Et quelques instants après, ça recommençait et ce jusqu’a ce que tout soit sortit. Alors ça allait mieux.
C’est ça la souffrance, une de ses formes, mais moi je suis tout petit, trop petit face à elle !
Rencontre d’un troisième type !
Cette fois, je suis arrivé un peu en retard.
La guerre est déclarée en Irak, ce qui a donc été le grand sujet de conversation. Pour la dernière demi-heure je suis allé papoter avec un groupe d’algériens arrivés en France récemment et en situation irrégulière. Nous parlions donc, lorsqu’un homme nous a interrompu et a brutalement lâché dans la conversation : « Je suis vraiment déçu des Arabes par rapport à leur réaction pour le problème en Irak ; ils devraient se lever et niquer les Américains. » Evidemment, dans le contexte actuel, ce genre d’intervention est assez dangereux. D’ailleurs, d’emblée, deux des personnes avec qui je parlais sont parties.
J’ai bien senti qu’il risquait d’y avoir une bagarre. Alors j’ai décidé de poursuivre le débat ; ainsi, chacun s’est exprimé et a apporté son point de vue sur le sujet. La situation s’est apaisée progressivement, lorsque l’homme décida d’attaquer de nouveau : « De toute façon votre dieu c’est de la foutaise, sinon il laisserait pas faire les guerres. » J’ai alors cru pendant un instant que cet homme ne cherchait qu’à se faire taper dessus. Puis, en le regardant avec attention, j’ai compris qu’il souffrait et que, pour lui, ses déclarations n’étaient en fait qu’un appel au secours.
Trois hommes sont partis après sa deuxième intervention ; les deux qui restaient parlaient mieux le français et on a commencé à parler de Dieu. Ca a été pour cet homme le moyen de se livrer peu à peu. Un morceau de souffrance, de peur, d’appréhension gravée dans son âme se détachait. Je ne pouvais qu’écouter et le pousser à déposer sa croix. Mais l’homme est parti trop tôt pour que je sois sûr de l’avoir aidé, trop tôt parce-que, pour lui ... était-ce déjà trop tard ?
Je ne l’ai jamais revu, mais c’est certainement lui qui m’a permis de me poser le plus de questions.
Une fin heureuse ?
À l’heure. Bonne journée. Il fait beau et bon. Les gens viennent. On discute, on parle de tout et de rien, on rit parce que Salir nous fait croire que la moto garée à côté de lui lui appartient. Il joue avec. Tout est simple, il suffit d’écouter, de sourire ou de dire de temps en temps « C’est pas vrai ! » Et tout va bien. Jérémie est là aussi. En fait, tous les gens que je connais sont là. Il y en a même qui sont là et qui restent inconnus pour moi car ils sont à l’écart et ne veulent pas parler. Tout est clair, tout est limpide cette nuit. Peut-être que c’est dû au fait que je suis habitué maintenant à avoir l’esprit mêlé à la mélancolie de certains hommes ou bien c’est que ce soir la vie est belle et les problèmes sont partis avec les nuages.
Et puis, je suis partis le cœur léger. J’ai dit : « Au revoir ! ». Je ne savais pas que c’était un « Adieu ! » ...
Voilà tout ce que j’ai vécu et il reste encore tant de choses ... Je suis partis sans trop savoir vers où j’allais. Mais, aujourd’hui, je sais que j’ai avancé et j’aimerais pour toujours garder en mémoire ces regards d’hommes libres de ne rien avoir de trop, car n’ayant rien.
Luc
mardi 6 juillet 2004.